Effectivement, j’ai rarement lu SF plus allumée que celle-là : une idée par paragraphe, un million de références à des concepts informatiques ou scientifiques (oracles de Turing, faille de Thompson…), jargon de geeks (to slashdot — lire le site éponyme dans le texte pendant dix ans m’a fourni la culture nécessaire), pendant 400 pages (en poche en version originale) et un nombre mal défini de siècles.
Difficile de parler de la Singularité : elle concerne l’émergence d’intelligences supérieures à l’homme, de niveau quasi-divin. Mais Stross ne s’en sort pas mal, en se concentrant sur les humains qui cherchent justement à lui échapper. Enfin, quand je dis humains… Le premier, dès les premières pages qui se déroulent à notre époque, a déjà une bonne partie de son identité hors de lui-même, sur Internet. Les suivants vivent dans l’équivalent de la Matrice, avec les avantages qui vont avec en cas de mauvais rencontre (« Guns. Lots of guns ») (quoiqu’au final les habitants semblent bien conservateurs au regard de leur quasi-omnipotence dans cet univers numérique).
Le concept de personnage en prend un coup : « How many of me are there? » se demande l’un, réincarné à partir de sa sauvegarde, après avoir rechargé et fusionné diverses versions de lui-même (numérisées donc duplicables à l’infini), notamment le double numérique adulte de son clone encore enfant1.
Stross ne parle pas de la Singularité juste sous l’aspect technique, mais aussi (surtout ?) économique et légal, avec quelques échos des turpitudes actuelles et un bout d’utopie (économie de la surabondance, économie du don). Même l’aspect religieux est abordé.
J’ai peur que le temps rattrape très vite Accelerando : vocabulaire, nouveautés imprévues réelles, et grand optimisme quant à la vitesse à laquelle la Singularité arrive (dans les toutes prochaines décennies). Nous sommes encore loin de la numérisation complète d’un esprit ou du début du démantèlement de Mercure pour en faire du computronium, les nanotechnologies ne progressent pas si vite.
Il faudra lire avec un cerveau actif : je suis témoin qu’Accelerando n’est pas compatible avec l’état de fatigue dû à une récente paternité, j’ai du à regret le remettre sur l’étagère au bout de cent pages à l’époque. Ce n’est pas un reproche — j’ai adoré ce livre, comme tous ceux qui repoussent mon horizon et dynamitent les habitudes !
Alias est un peu moins laudatif. Thias a plus aimé Je partage la remarque sur le rythme qui ralentit à la fin, il est vrai que tenir ce rythme d’enfer jusqu’au bout aurait été miraculeux.
Le livre est en ligne gratos pour ceux qui sont passé au papier numérique et lisent l’anglais geek. Je ne connais pas de traduction française.
Mise à jour après relecture
(Septembre 2026) : Même en étant averti, cette fois, la lecture exige toujours une grande attention vus l’avalanche de concepts. Si le livre a encore plus vieilli sur un point depuis ma première lecture, c’est sur son optimisme sur le développement technologique au début du XXᵉ siècle. Nous sommes très loin de la civilisation d’abondance, où tout devient possible et où les États se diluent. Manque tout un pan sur qui maîtrise réellement toute l’infrastructure informatique et logicielle nécessaire (pas de GAFAM ici). Quant à savoir si la conscience peut se numériser, stocker, dupliquer et re-fusionner, bref si un humain peut se résumer à un vecteur d’états, la question reste très ouverte.
Une originalité : les civilisations-Matriochka issues de la Singularité ne sont pas forcément plus pérennes que celles de presqu’encore-humains. Ceux-ci peuvent survivre très confortablement dans les interstices des réseaux interstellaires des super-intelligences au système économique incompréhensible, comme des rats dans une ville, mais à un moment il faut faire un choix sur le niveau d’humanité que l’on veut conserver.
Bref : encore de la bonne came qui évitera de prendre des hallucinogènes.
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En me relisant bien plus tard, sans souvenir de la scène exacte, j’ai trouvé cette phrase incompréhensible. En relisant le livre, j’ai réalisé que c’était pourtant exactement ça. ↩︎
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